
Ce que j’aime par dessus tout à Paris, c’est que l’on ne sait jamais ce qui peut vous attendre au coin de la rue: tantôt une nouvelle exposition sixties creusée entre deux façades du marais, tantôt une vente privée éclaire nichée au bout d’un vieux pavé du sixième, et parfois même, lorsque vous avez beaucoup de chance, un billet de dix euros perdu le long d’un trottoir…
Et après un an de vie passée à Paris, voilà que cumuler les trois devenait enfin possible: une rue où, se déshabiller pour s’habiller donnait l’accès à un étalage de bites sous vitres à moins de dix euros l’entrée. J’ai nommé, la rue des Branleurs. De quoi casser le mythe du parisien blasé que plus rien n’étonne. C’est au cours d’une soirée quelque peu arrosée en compagnie de Lilly, qu’Arthur, devenu depuis peu son petit ami en titre, nous en avait touché deux mots. Le concept paraissait assez simple: des couples à libido ralentie mettent un coup d’accélérateur à la pédale, se garent dans la rue, se masturbent - suffisamment pour faire de leur auto un sauna semblable à celui de Britney dans Womanizer - et attendant que quelques curieux encerclent le véhicule pour se branler à leur guise. Il parait que c’est assez convivial. Il parait.
Mais l’effet de quelques Coronas citronnées, ajouté à d’autres substances inconnues nous avait finalement préférer croire Lilly et moi à une légende urbaine. Ce n’est d’ailleurs pas ce qui manque à Paris: des chats dans les micro-ondes, des crèmes hémorroïdes anticernes sur les mannequins, des sorciers dans les buttes de Chaumont, et maintenant… des branleurs dans le seizième.
Jeudi soir suivant, je retrouvais quelques amis à la terrasse d’un café proche d’Etienne Marcel. Comme pour tous parisiens de la vingtaine sains d’esprit, la conversation passe toujours de la pluie et du beau temps, aux dernières collections créateurs pour finalement glisser tout aussi subtilement sur le sexe. Deux verres de vin blanc plus tard, chacun était prêt à faire de sa vie amoureuse le remake d’un chef d’oeuvre du septième art. Version mélodramatique, bien sur. Solène reprenait le rôle de Scarlett O’Hara dans Autant en emporte les Amants, Sophie celui d’Amélie Poulain dans la scène du Fabuleux destin du marteau piqueur, quand Lilly revisitait Coup de Foudre à Notting Hills, quoique légèrement moins glam que Roberts aux Portes de la Chapelle. Mais la palme d’or revenait sans conteste à Jeremy pour sa réadaptation d’Attrape Moi si tu peux, 100% QUEER.
Synopsis: C’est l’histoire d’un garçon qui pour la première fois depuis longtemps, atterrît une nuit dans le lit d’une fille. Sans gros outils pour lui. IL l’avait rencontrée dans un de ces instants d’hétérosexualité refoulée, qui, croisé à un verre de trop font croire à tout gay qu’il est encore capable de séduire une jolie blonde. ELLE, sous l’effet de 5 grammes dans le sang, et d’un pari non moins lourd avec ses copines, s’était donnée le fol enjeu de lui faire aimer la moule, quand le garçon se contentait de sa barquette de frites au comptoir du bar. Curieux, de la part d’une fille qui, arrivée au moment fatidique devient nettement moins amusante: “Je te préviens: je ne branle pas, je ne suce pas.” S’en suit la scène coupée où Jeremy se plante de trou - les vieilles habitudes - et le lendemain matin où il l’invite très gentiment à dégager de sa garçonnière.
«On l’avait pourtant prévenue.», s’exclame-t-il. «De toutes façons, Jeremy est trop mignon pour être hétéro.», dit Solène avant de poursuivre: «S’ils ne sont pas déjà maqués, tous les mecs sont homos, ou ils se remettent à peine d’une rupture, où ils débarquent du pays «je ne veux pas sortir avec toi»».
Lilly faisait redescendre la sauce, persuadée que l’Amour entre deux être était encore possible. La meilleure preuve restait celle du frère d’une copine, qui dans un chassé croisé amoureux digne des plus grands scénarios de comédies romantiques à la Hugh Grant, avait rencontré la femme de sa vie sur un marché, et ne l’avait plus quitté depuis quinze ans. Ca fait réfléchir. Mais au final, l’avis restait unanime. Pour nous tous, le récit de Lilly sonnait plus comme un bobard. Ce qu’on appelle encore une légende urbaine, un de ces mythes montés de toute pièce par une femme célibataire pour apporter une lueur d’espoir dans sa vie amoureuse. Mais au bout du compte, cela nous rend plus triste encore car cette fabuleuse et magnifique histoire ne pourra jamais nous arriver à NOUS. Lilly: “Mais c’est arrivé !”. Moi: “Oui… Oui… C’est comme l’histoire de cette fille qui travaille comme une folle, et qui un soir - sous la pluie, toujours sous la pluie… - comme par magie, perd son téléphone, lequel est ramassé par un beau, riche, et intelligent jeune homme qui la rappelle avant de l’emmener dans sa porche blanche, de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants. La cendrillon des temps modernes quoi.” Riposte: “Mais c’est possible, le monde est plein de couples qui vivent heureux. C’est arrivé à la belle soeur d’une de mes copines.” C’est toujours une copine d’une copine, qui connait une copine à qui c’est arrivé.
Ce soir là, j’ai beaucoup réfléchi à la question des mythes et des relations de couples. Héros, petit-ami, gay, sirène et cyclope, divorcé… branleur ! Sont-ils finalement si différents ? Les grecs de l’Antiquité s’entêtaient à croire désespérément à leurs mythes pour expliquer le désordre affligeant de leur misérable existence. Les célibataires d’aujourd’hui, avaient-ils aussi besoin de légendes urbaines modernes pour comprendre le chaos tout aussi consternant de leurs relations de couples ? Sommes-nous prêts à croire n’importe quoi pour vivre à deux ?
Si Jeremy avait validé le mythe du gay plus que parfait, et Lilly continuait à s’accrocher à celui du prince charmant, Marie, toujours aussi loin de Blanche Neige s’apprêtait à percer une autre légende: celle qu’on résume par: «When you touch a black, you never come back.» Courte phrase qui en dit long… et promet d’en voir autant. Depuis une semaine, Marie fréquentait pour cause un certain Dominique, d’origine Cubaine. Un vrai «Kinder» - noir d’extérieur, mais l’intérieur plus pur qu’aucune de ses précédentes conquêtes - et dont elle commençait sérieusement à vouloir titiller la «Surprise». Avec la certaine angoisse d’être déçue, car tout aussi noir possible, Dominique n’en gardait pas moins de petites mains. De la légende urbaine à l’état pur selon laquelle petit pouce = petite pousse. Nota Bene: cette théorique s’applique également, toute proportion gardée, à la pointure des pieds. Ne cherchez pas de logique, il n’y en a pas. Je lui exprimais mes doutes sur le sujet. Marie: «Ca coule de source, enfin ! Mère nature avait prévu le coup. Elle a doté les gays d’un trou de secours, et les grosses queues de grandes mains. C’est nettement plus facile pour se branler, non ?». Moi: «Vas demander ça aux branleurs du 16ème.». «Hein ?». Sans aucune ambiguité, j’éclaboussais à mon tour Marie de l’existence légendaire de cette rue tenue secrète. Même réaction: «C’est quoi ces conneries encore ?».
Ma mère avait toujours pour habitude de me répéter petit que la curiosité était un vilain défaut, mais pour une fois, je décidais que non. Et c’est tout naturellement qu’après quelques recherches sur forums libertins, Marie était mise face au fait accompli. Il fallait «percer le mystère», et «mettre au jus» toutes les personnes susceptibles d’être un jour intéressées.
Mercredi 8 septembre, il était 2 heures et des poussières lorsque Marie venait me chercher en voiture pour cette visite touristique de Paris, d’un autre genre. Direction rue de Branleurs. (Pour les amateurs, il s’agit en vérité de trois petites contre-allées perpendiculaires au boulevard Suchet, longeant les bois de Boulogne.) Côté seizième, ça détonne. On était bien renseignés. Une dizaine de blagues faciles sur le sujet plus tard, nous commencions à nous engouffrer dans des rues bien sombres. Au moment où la voix suave, non moins emmerdante de la dame du GPS commença elle même à s’exciter: «Faites demi-tour…. Faites demi-tour.» Trop tard. Nous y étions. Marie. Moi. La voiture à l’arrêt. Mais pas l’ombre d’une tige tendue. Nous commencions tout juste à nous sentir pervers d’avoir fait tout ce chemin pour rien, quand: au loin, deux hommes, la main dans le futal, l’oeil perçant et la langue pendue commençaient à s’approcher de nous. Je criais à Marie: «Putain, regarde.» Mais elle, fixait étrangement son rétroviseur. Pour cause. Entre temps, trois autres orphelins avait dégainé leur engin à l’arrière de la Fiat Punto. Miroir gentil miroir, laquelle de ces queues est la plus belle ? On dit que la nuit, tous les chats sont gris. Mais en l’occurrence, ceux la avaient tous les papilles mouillées et le poil suffisamment tondu pour ôter tout équivoque. Je compris tout de suite qu’on avait pas à faire à de petits minets. C’était comme un hommage à Pierre Perret, il y avait le dur, le mou, le petit joufflu, le grand ridé et le mont pelé. J’en restais si bête que j’eus le malheur d’ouvrir la bouche. C’est à instant que le petit nerveux du devant commença à miauler de plaisir en grattant à la vitre. Et que par la même je me mis à gueuler: «On se barre.» Je pensais que le ronronnement du moteur les ferait fuir. Mais pas du tout. Sous la lumière des fars, les queues se mettaient à remuer de plus belle. «Marie, on se CASSE, je te dis !». Mais trois mètres plus loin, le gang des HARDistochats, plus en forme que jamais, continuait de nous suivre au pas de course, joujoux en main. Il arrive parfois que mon chat Zadig rapporte à mes pieds une souris morte de mon grenier pour me témoigner de son affection. Et au feu rouge, je compris qu’on y échapperait pas non plus. A la seule différence, que le gage d’amour de ces chats de gouttière là prenait un aspect jaunâtre visqueux, quoiqu’aussi odorant, malgré les vitres fermées de la voiture. Quelques giclées plus tard, nous finissions la soirée au carwash le plus proche: l’Eléphant Bleu, comme si nous n’avions pas assez vu de trompes de la soirée.
Après une bonne nuit de sommeil, tout devenait plus clair. Le temps d’une soirée, je venais à mon tour de redonner vie à un mythe, plus moderne que l’original de Perrault. N’écoutant pas les conseils avisés de ma chère maman, j’avais enfilé le costume du petit chaperon parigot et croisé sur ma route plusieurs loups en traversant les bois de Boulogne, sans me faire dévorer, sinon des yeux. Il semblait donc que certaines légendes puissent nous surprendre au détour de nulles parts. Mais qu’elles soient vraies ou le fruit des rumeurs urbaines, le plus important restait ce qu’elles pouvaient nous apporter. Parfois un brin d’espoir, comme pour Lilly, parfois une folle excitation, dans le cas de Marie. Ou bien quelques fous rires éclatés dans la pénombre d’une rue du seizième. Et après tout, si des branleurs peuplaient bien les quartiers chics, peut-être qu’un prince charmant n’allait pas tarder à sortir des égouts de la ville. Comme par enchantement, pour me réveiller d’un long sommeil de célibat. En attendant, il restait toujours moi, Zadig, et… mon micro-ondes.

Il y a de cela plus de mille ans, l’empereur Charles le Chauve offrit à la petite abbaye de Sainte Opportune les marécages bordant le cours Nord de la Seine. Grace à la patience de quelques moines passionnés, ces terres se transformèrent au fil du temps en prairies, puis terres labourables avant de prendre le doux nom parisien de cultures de plantes aromatiques: le «marais». Depuis, les plantations de camomille et de thym connurent d’autres mutations. Et c’est avec autant de passion que l’on vit naître à chaque coin de rue, un champs plus fertile de clubs gays, tous régis par le règne de la grosse courge et de la banane ferme. De petites brindilles, et parfois même de cannabis secret. Et, à force de récolter ce que l’on sème, les gentils religieux s’exilèrent dans les campagnes tranquilles pour laisser place aux folles comédies musicales de Jesus Christ Superstar du Tango. Et surtout de leurs folles divas de la nuit.
Rue des Rosiers. Dimanche 29 août, 3h36 du matin. Ils étaient là. Les cantatrices transsexuelles qui peuplaient les cocktails clubs immédiats de chez moi. Bambi, Cindy et Mylène en pleine représentation nocturne dans un remake de la cage aux folles, volume trois. Du haut de mon troisième étage, places d’exception pour la reprise de Bad Romance moins Lady que Gay-Gay; suivie de Libertine pour faire plaisir à la rousse, et d’exactement seize minutes de «Ta gueule, salope»; «La Ferme»; «Vas te faire», «C’est déjà fait»; pour finir sur «J’ai le cul comme un chou fleur». Le chic parisien !
Vendredi soir suivant, Davy, Marie et mois nous retrouvions au nouveau club tendance de la capitale, Le Prescription. Situé rue Mazzarine, Le Px pour les intimes, est l’un de ses speak-easy, où l’ambiance feutrée du décors, mêlée à la douce mixture de champagne et de fruits en font un lieu d’exception pour les confidences sur l’oreiller. Ou pour Marie, l’endroit parfait pour un couche-toi la improvisé sans lendemains. Et ce soir là, sa proie s’appelait Pierre. Un nom qui ne laisse rien au hasard: 84 kilos fermes, 8 tablettes de chocolat brutes, et un dessous de ceinture qui présageait de s’assortir au reste. Six minutes plus tard, le club comptait deux personnes en moins; et Davy commençait à entrer dans le vif de ses derniers problèmes de fesse. Le dernier datait de la veille; quand Joffrey, son passe temps du mois, s’était permis pour la troisième fois consécutives, en pleine action, de le bâillonner d’une chaussette, en criant: «T’aimes ça p’tite salope.» Le tout en levrette, cela se passe d’imagination: «QUI aimerait que ça lui arrive ?» . Mon petit doigt me soufflait que la Mylène d’en bas de chez moi n’aurait pas dit non. Mais je préférais le laisser continuer: « A croire que c’est écrit sur mon front: «grosse chienne prête à se faire chevaucher par derrière; Cow-boy de rodéo, souhaité.» Moi: «Je vais mourir.» Lui: «Le changement de sujet est assez osé, mais je l’avoue, admirablement bien maîtrisé.» Je lui confiais alors ma dernière angoisse du moment, laquelle tenait en quatre lettres: S.I.D.A. Depuis deux semaines, quelques migraines et un vilain rhume de juillet m’avaient fait basculer dans un trip paranoïaque sévère. Tout me revenait: le glissement de terrain avec le serveur du Pick Clops l’an dernier, le latex crevé d’un soir de mon ex-coureur de braguettes, et même mon aphte plongé dans le baiser langoureux de ce brésilien torride rencontré un samedi place des Vosges. Quand on est un célibataire de la vingtaine, qu’on vit à Paris, et qu’on est sexuellement actif - dans le sens strict du terme - il est inévitable d’accumuler un certain nombre de partenaires. Mais à partir de combien cela faisait-il trop ? Une question tombait: prenions-nous seulement du bon temps ? Ou comble de l’horreur, étions-nous tous des folles traînées ?
Sur le chemin du retour, mes peurs surgissaient à chaque terrasse traversée, des Maronniers, culte des petits bobos gays à chaussettes jaunes; à L’Open Café, pour les trentenaires moins prudes que putains, en passant par le COX, sacro-sainte chapelle de ces crânes rasés à poils, qu’on surnomme encore sauvagement «bears». A chaque regard croisé, je ne pouvais m’empêcher de me demander avec combien d’hommes celui-ci avait-il joué au docteurs dans le mois, si celui-la avait déjà avalé sa sucette à l’anis de la semaine, et combien de temps devant la glace l’autre avait-il mis pour se transformer en pot de peinture couleur pastels. Obsédé par les chiffres, moi qui n’ai jamais aimé calculer autre chose que la surface du plan Q, je me décidais finalement d’affronter ce que toute femme ou gay avéré redoutait le plus: brosser la liste de tous ceux avec qui, sous l’effet d’un excès de romantisme, de double scotch, ou de testostérone, j’avais couché. Du moins, ceux dont je me souvenais… Le calcul était salé.
Le lendemain, je rejoignais Marie au seul endroit où je me sentais encore à l’abris de toute contamination, sinon celle de l’achat compulsif. Un Tiffany’s à la Hepburn, où rien de mal ne semble pouvoir vous arriver. Tout y est suspendu: le temps, la nouvelle collection automne/hiver de l’année, et dans le pire des cas, votre compte en banque quand vous en sortez: j’ai nommé, The Kooples. Deux chemises dandy, et un manteau couleur camelle plus tard; j’avais comme la sensation de recevoir un coup de fil imminent de mon banquier. Après tout, si j’avais à être séropositif, autant être négatif à la banque, histoire de faire contrepoids. Dans tous les cas, j’entendais mourir élégamment. Marie aussi voyait la mort à sa porte. Mais sur le pallier d’en face. Quelques envies de meurtres de sa voisine, qui pour la n-ième fois avait porté plainte pour tapage nocturne. Il faut dire que Marie, les aigus, elle les connaît bien. «Aujourd’hui, il faudrait presque adresser un message au voisinage du genre: « «Je me permets de vous signaler que je me fais troncher ce soir, ce qui occasionnera un peu plus de bruit que d’ordinaire. Merci !» Toutes des grosses folles frustrées qui n’ont pas vu pointer la culotte de leur mari depuis la dernière guerre.» Ceux de leur mari, probablement pas. Mais pour ce qui est des boxers noirs serrés des amants de la Sainte-Marie, qui laissent une toute petite place à l’imagination, même sous un pantalon, rien n’en était moins sur. Petite crise inter-amicale lorsque je la place devant le fait accompli; Marie commençait elle même à se poser des questions sur sa folle nature tout en me quittant le long d’un vieux pavé. Et là, il se produisit un fait unique en son genre. Pour la première fois de ma courte vie de petit parisien débarqué de nulles parts, les trottoirs commençaient à me parler. Craie sur goudron, tous les dix mètres, le message était clair. Sujet, verbe, complément. Comme pour résumer mon état émotionnel des deux dernières semaines: «SIDA, ça plombe l’ambiance.»
Ca en était de trop. J’osais donc fermement m’aventurer seul au Kiosque. Pas de Vogue ou GQ en rayons dans ce centre de dépistage express du marais où une simple goutte de sang prélevée du bout de l’index vous donne en une heure l’avantage d’être fixé sur votre séropositivité. J’entre et me présente au comptoir avant de me clouer sur la chaise de l’angoisse. Pour la première fois, je voyais devant moi une queue, sans prendre de plaisir. Une queue bien longue, dont j’étais le numéro non moins long de 147. A côté, le 146, un homme d’une trentaine d’années, chemise rose à poids noirs: «Ca fait douze fois que je me ramène. Faut pas t’en faire, ma belle !». Et voilà. Ca en été fait. Je venais d’entrer officiellement dans le cercle des pronoms homo-féminins, là où les darlings deviennent des ladies, et où chaque nom se précède de «la mère». La mère Cohen, où les aventures d’une vieille folle paumée ! Une piqure au doigt et quelques dizaines de longues minutes plus tard, j’attendais. Et entendais des cris. De joie, et parfois de pleurs du fond de cette petite salle blanche tout au bout du couloir. Jusque au moment où, ma vie sexuelle commençait à clignoter devant mes yeux. Sur l’écran noir 50X50, qui appelait mon numéro. Au fond de moi s’écriait une petite voix: «pitié, pas la salle blanche !». Au final, le résultat s’avéra négatif, contrairement au reste de l’expérience…
Car entre temps, mes dernières fausses frayeurs avaient mené Davy à cesser de mordiller l’os de son pitbull, après quelques chevauchées dignes des plus grandes montées équestres; et Marie, à quitter sans complexe, le marbre blanc des appartements du seizième pour emménager dans le quartier chaud des grossistes du centre, rue Poissonnière, où ses cris se confondent à ceux des marchands de tapis du sentier voisin. Même la nuit.
Quant à moi, je vivais toujours dans le marais, où les putes sont des putes, les hommes des femmes, et les loyers beaucoup plus élevés qu’ailleurs. J’avais une liste interminable d’amants, des histoires pas très catholiques à confesser aux rescapés prêtres du marais, un anticerne YSL et même du Cindy Lauper dans mon Ipod, sans pour autant avoir un abonnement au Kiosque dans un sac à main Longchamp. Peut-être avais-je fini par dépasser les bornes des limites (Merci Maurice !), et découvrais que, au-delà les frontières des clichés qui font de nous des dits «hétéros(-hésitants)», «homo-(refoulés), bis-(non) pratiquants, bears (à cuirs) ou même folles (trainées), se cachait qui l’on était vraiment. Un cocktail fou à mi-chemin entre tout et n’importe quoi, qui nous donne à chacun, une saveur unique… Et ce jour là, j’avais comme l’impression de découvrir une nouvelle absinthe: la mienne.